Situation actuelle


Il est impossible de dresser un panorama général de la réalité européenne dans le domaine de l'aide aux familles. Il existe une grande variété de structures et d'approches des problèmes d'alcool même si les services d'aide à l'entourage sont rares dans plusieurs pays de l'Union Européenne. Au Portugal, par exemple, ces services sont assurés par des organisations non gouvernementales qui sont dans une situation financière perpétuellement précaire.

Tous les pays membres de l'Union offrent des services de protection de l'enfance en lien avec les problèmes d'alcool de sa famille et tous possèdent des unités d'aide et de traitement des malades alcooliques. Cependant, il peut fréquemment arriver que les professionnels travaillant dans les structures de soins aux malades alcooliques dispensent peu ou aucune aide aux familles, tandis que le personnel des services sociaux, lui, est ignorant des problèmes d'alcool ou insuffisamment formé pour y faire face. Il est fréquent de constater que les structures spécialisées dans l'alcoolisme et les organisations familiales collaborent peu entre elles, lors du suivi d'un cas individuel.

Autres obstacles au traitement

La majeure partie des buveurs excessifs ne suivent jamais de traitement spécialisé, ils décident eux-mêmes d'arrêter de boire ou de réduire leur consommation d'alcool. Cette décision semble souvent résulter, au moins en partie, d'une pression sociale exercée notamment par leur entourage familial. Il est également manifeste que beaucoup de ceux qui suivent un traitement spécialisé ne le font que très tardivement. Cette réticence à admettre son problème d'alcool, face aux autres comme à soi-même, est souvent caractéristique des buveurs.

La manière dont la famille tente de dissimuler son problème d'alcool constitue une difficulté supplémentaire. Par loyauté, les enfants sont capables de garder le silence sur ce qu'ils vivent. Dans certains cas, on les menace pour qu'ils ne parlent pas (voir la première citation de ce rapport). Ce silence est le principal obstacle à leur protection.

Toutefois, il ne faut pas exagérer le rôle de la violence. La plupart des enfants de parents alcooliques ont besoin qu'on les soutienne mais pas nécessairement qu'on les défende d'une violence parentale. Ironiquement, cela peut tourner à leur désavantage. En effet, là où les enfants sont victimes de maltraitance ou en passe de l'être, les services sociaux et les organismes de santé sont normalement en droit d'intervenir pour assurer leur protection. Sans l'éventualité de la violence, les enfants risquent ne pas retenir l'attention des services sociaux ni d'apparaître comme des individus ayant besoin d'une aide. Comme nous l'avons vu précédemment, un enfant peut refuser de demander du secours. Les adultes aussi sont parfois réticents à parler, notamment parce qu'ils redoutent les conséquences de leur aveu sur la situation des enfants. Beaucoup de parents buveurs excessifs, les femmes en particulier, peuvent très bien craindre, en effet, que leur demande d'aide n'entraîne le retrait » de leurs enfants. Il semble que cette crainte soit spécialement exacerbée vis-à-vis des organismes officiels(1).

La situation est donc complexe et difficile. L'une des solutions peut consister à ouvrir des lignes d'écoute par téléphone où les enfants prendraient contact # en toute sécurité », c'est-à-dire de manière anonyme. D'autre part, une meilleure formation permettrait aux professionnels qui travaillent au contact des enfants, professeurs ou travailleurs sociaux par exemple, de repérer les signes d'un problème d'alcool dans la famille. Ici se pose la question de la confidentialité et des limites données à l'échange d'informations entre organismes. Si l'on veut que les buveurs excessifs fassent la démarche de se faire soigner ou acceptent leur traitement, il faut bien sûr leur donner des garanties concernant le respect de la confidentialité et la suite envisageable pour les enfants. Certains pensent que les structures d'aide doivent aborder le sujet d'une manière directe et explicite. En Annexe 5, nous donnons l'exemple d'une structure qui fournit à ses usagers un engagement écrit sur le respect de la confidentialité et la protection des enfants.

Les services d'alcoologie

Dans toute l'Europe, on trouve des unités de traitement pour malades alcooliques au sein des hôpitaux et des cliniques. Ces départements apportent toutes sortes d'aides à l'entourage familial du buveur. Il existe également des filières de soins privées qui offrent souvent conseil et soutien aux membres de la famille.

Les plus grands dispensateurs d'aide aux malades et à leurs familles sont les organismes non gouvernementaux, groupes d'entraide compris. Les plus connus d'entre eux sont certainement Al-Anon et Al-Ateen qui existent dans tous les pays européens. Al-Anon peut être d'une aide considérable pour certains individus mais se révéler inaccessible ou inadapté pour d'autres, car sa démarche repose sur une conception du problème alcool qui ne s'applique pas obligatoirement à tous.

Les autres organismes présents dans un ou plusieurs pays européens sont les Bons Templiers et la Croix Bleue, tous deux très orientés vers la famille. Vie Libre est active en France et en Belgique.

Les services d'aide par téléphone

Plusieurs pays membres de l'Union possèdent des lignes spécialisées dans les problèmes d'alcool et des lignes d'écoute plus générales destinées aux enfants et aux jeunes.

Drinkline

La ligne anglaise est ouverte depuis 1993 et a reçu depuis lors, plus de 155.000 appels. Ce service téléphonique fonctionne 7 jours sur 7. Financé par le Ministère de la Santé, son avenir est aujourd'hui incertain.

Environ 60% des appels proviennent de buveurs à la recherche d'information, de conseil ou d'aide et environ 37% proviennent de l'entourage du buveur. Conjoints, parents et amis appellent pour se renseigner et pour être conseillés au sujet de la conduite à tenir.

Des lignes spécialisées dans les problèmes d'alcool existent également en Autriche, au Danemark, en Finlande, en Allemagne, en Grèce, au Luxembourg, aux Pays-Bas, au Portugal et dans certaines régions d'Espagne.
Des lignes d'écoute pour les enfants et les jeunes existent en Autriche, Finlande, Allemagne, Irlande, aux Pays-Bas, au Portugal et au Royaume-Uni.

Autres exemples (2)

Danemark

En 1992, la Fondation Egmont - en lien avec les autorités sanitaires de Copenhague - a mis en oeuvre un projet d'intervention interdisciplinaire sur trois ans, intitulé La prévention du syndrome d'alcoolisme foetal chez les nouveau-nés à Copenhague ». Le fond de recherche sur l'alcool du Ministère de la Santé a octroyé son soutien financier pour une thèse de document de trois ans portant sur le développement des enfants de 0 à 2 ans exposés à l'alcool et pour un projet de recherche de trois ans sur le développement ultérieur de ces enfants entre 2 et 6 ans.

Le projet a été élaboré sous l'égide du Centre Familial de l'hôpital de Huidovre et de l'hôpital universitaire (Rigshospitalet) en coopération étroite avec les services d'obstétrique, de maternité et de pédiatrie des deux hôpitaux ainsi qu'avec le service d'alcoologie de l'hôpital de Huidovre et le secteur de santé primaire.

Objectifs :

  1. Prévenir le syndrome d'alcoolisme foetal.
  2. Donner aux enfants exposés à l'alcool, les meilleurs conditions de développement.
  3. Prévenir les gros problèmes d'alcool dans l'environnement de l'enfant.
  4. Réunir le maximum d'informations sur le développement physique, psychique et social de l'enfant.
  5. Tester de nouvelles formes de dépistage précoce chez les femmes enceintes dont l'alcoolisation fait courir des risques au foetus.
  6. Mettre en oeuvre et tester des modèles d'intervention interdisciplinaires et multisectoriels pour un dépistage précoce.

Communication sur le projet :

Le dépliant Alkohol og fosterskade » (Alcool et malformations du foetus), élaboré par la Fondation Egmont et Sundhedsstyrelsen (le Ministère de la Santé), a été envoyé à toutes les femmes enceintes de Copenhague. Lors du premier examen de grossesse, ces dernières ont rempli un questionnaire concernant leur usage d'alcool et d'autres produits.

Avant le démarrage du projet et au cours de ses premiers mois, le problème de l'alcool et de la grossesse fut largement abordé par les médias et les professionnels du secteur reçurent une formation adaptée.

Traitement interdisciplinaire :

Les familles attendant un enfant ont bénéficié d'un traitement et d'un soutien adapté aux besoins spécifiques de la femme enceinte et de son entourage. L'intervention s'est étendue sur une période assez longue, comprenant la grossesse, la naissance, le retour de couches et les trois premières années de l'enfant. Le traitement se déroulait conformément aux pratiques du Centre Familial c'est-à-dire dans une continuité des soins et des contacts et une étroite collaboration avec les médecins généralistes, les infirmières à domicile, les organismes sociaux, les services d'alcoologie et de toxicomanie et les autres professionnels concernés en dehors de l'hôpital.

Dans le même temps, les enfants exposés à l'alcool ont fait l'objet d'une étude systématique de leur développement physique, psychique et social. Ils furent régulièrement examinés par un médecin et un psychologue jusqu'à l'âge de trois ans. Toutes les informations recueillies depuis les premiers temps de la grossesse ont été conservées pour faire l'objet d'évaluations et de recherches ultérieures.

Projets supplémentaires :

Au bout d'une période deux ans, la Direction de la Santé a décidé d'intensifier l'effort en direction des femmes enceintes et des familles à problème d'alcool vivant dans un périmètre géographique précis (Copenhague Nord-Ouest), en lien avec le projet des Villes-Santé soutenu par le Ministère. Il fut également décidé de lancer un projet pilote concernant le même groupe à risque, sur l'île d'Amager. Ces deux nouveaux programmes ont été menés avec la participation du Centre Familial.

La compétence du Centre Familial a été sollicitée en diverses occasions : par exemple pour aborder ce qui concerne l'enfance et la grossesse dans une famille alcoolique » dans le projet des Villes-Santé financé par le Ministère de la Santé ; ou pour participer au groupe de travail ministériel sur les enfants dans les familles addictives dans le cadre du Plan pour la prévention et le traitement de l'alcoolisme » de la Direction de la Santé.

Poursuite du projet :

A l'arrêt du programme originel, en mai 1995, les travaux se poursuivaient au sein du système hospitalier de Copenhague.

Finlande : Une enfance fragile»

Une enfance fragile » est une campagne de recherche, de soins, de formation et de prévention destinée à attirer l'attention sur la situation des enfants au sein des familles à problème d'alcool. Débuté en 1986, le projet est un partenariat entre le principal centre de traitement finnois, la Fondation A-Clinic, le monopole des alcools finnois ALKO et la ville d'Helsinki.

L'idée de départ est de présenter le point de vue et l'expérience de l'enfant sur l'alcoolisation de ses parents. Les groupes principalement ciblés sont les familles avec des petits enfants, les adolescents, les adultes enfants d'alcooliques et les professionnels du secteur médico-social.

Le concept de base est la famille alcoolique » qui s'élargit à toutes les familles dans lesquelles l'usage de l'alcool ou d'autres drogues est préjudiciable au développement de l'enfant. L'idée qui prédomine est que les enfants de familles alcooliques ont un besoin urgent d'assistance et de soins.

Le programme Enfance Fragile » existe maintenant depuis 10 ans en Finlande. Il a permis le développement d'un grand nombre d'outils, de matériels pédagogiques et de formations destinées aux professionnels. Les méthodes préventives qu'il met en oeuvre sont à la fois traditionnelles et extrêmement modernes : recherche, brochures d'aide, travail de groupe, formation et information. Le travail de sensibilisation est, par exemple, le plus grand projet de ce type mené en Finlande. Ce programme a également permis le développement d'un service d'aide par téléphone et la mise en place d'un réseau de professionnels.

Les trois séries de cartes postales et d'affiches du projet ont été récompensées du titre de Meilleure Production d'Education à la Santé 1992 » en Finlande. Le programme a reçu un prix honorifique lors du Premier Concours Européen d'Education pour la Santé qui s'est tenu à Lyon (France) en 1998.

Suède : soutien à l'enfance (3)

Depuis 1989, Ersta Vandpunkten (dirigé par Ersta Diakonisallskap, un établissement diaconal de l'église suédoise qui travaille dans le domaine de l'assistance sociale, de la santé et de l'éducation à Stockolm) propose des ateliers de soutien pour enfants de parents alcooliques.

Cette initiative s'inspire d'un programme américain Les enfants sont aussi des personnes » (lui-même basé sur le modèle Minnesota) revu et adapté à la réalité suédoise.

Les ateliers s'adressent aux jeunes enfants (groupe des 6-8 ans), aux enfants un peu plus âgés (9-12 ans) et aux adolescents (13-17 ans). Chacun des groupes se réunit 15 fois durant 15 semaines consécutives et suit un programme déterminé sous la direction d'un formateur et d'un animateur.

Le travail d'Ersta repose sur quatre principes fondamentaux :

  1. Transformer le désespoir en espoir et amener les enfants à prendre du recul par rapport à la dépendance alcoolique de leurs parents ;
  2. Faire en sorte que les enfants partagent ouvertement leur expérience ; renforcer leur respect d'eux-mêmes et d'autrui et briser la loi du silence autour de l'alcool ;
  3. Introduire, via le programme, un rythme, une régularité et une structure qui fait défaut dans la vie quotidienne au sein d'une famille alcoolique ;
  4. Aider les enfants à connaître leurs droits et à reconnaître leurs limites ce qui, encore une fois, peut être difficile pour eux.

Le programme de 15 semaines repose sur ces quatre principes de base et s'adapte en fonction de l'âge des enfants de chaque groupe. Toutes les 3 à 4 sessions, on réalise une évaluation théorique basée sur les concepts de développement psychologique de l'enfant élaborés par Piaget. Le programme de chaque groupe fait l'objet d'une évaluation destinée à savoir si les enfants sont suffisamment développés sur le plan formel et logique pour en comprendre le sens.

Une évaluation globale du projet a conclu à son efficacité. Les enfants vivent quelque chose de positif et font beaucoup de progrès dans le sens des objectifs définis par les principes fondateurs du programme. La seule réserve porte sur le matériel pédagogique utilisé dont certains éléments devraient être revus de manière à mieux s'adapter au niveau de développement de l'enfant.

Les Clubs Italiens : le soin aux malades, à leur famille et la communauté

Les Clubs pour Malades alcooliques en Traitement furent introduits en Italie par le Professeur Vladimir Hudolin à la fin des années 70. Le projet a pris naissance dans le Nord Est de l'Italie, là où la production de vin est très forte et où les problèmes liés à l'alcool très répandus. Il fut développé par un certain nombre d'hôpitaux qui commençaient à développer leur propre programme pédagogique. Ces structures formaient des communautés thérapeutiques pour les malades et incluaient la participation de l'ensemble de la famille au programme de soins et d'éducation.

A la suite d'un mois complet de programme, les alcooliques et leurs familles fondèrent les premiers clubs. Par la suite, en Vénétie, les programmes furent soutenus par les services publics locaux et notamment ceux en charge de la toxicomanie.

La transition entre l'approche à dominante hospitalière et une approche plus nettement communautaire s'accompagna aussi d'une modification du concept même d'alcoolisme. Lors du lancement des programmes on parlait de l'alcoolisme comme d'une maladie mais, dans le milieu des années 80, on introduisit le concept de style de vie.

C'est aujourd'hui la philosophie de l'Association Italienne des Clubs d'Alcooliques en Traitement. L'alcoolisme est un style de vie qui implique la famille toute entière et qui est profondément ancré dans la culture locale de la région où vivent et travaillent les malades et leur entourage. L'objectif fondamental n'est donc pas de soigner une maladie, mais de modifier les modes de vie et la culture qui la favorisent.

L'Italie compte actuellement 2000 clubs environ. Cependant, près de 50% d'entre eux sont concentrés dans le Nord où les programmes sont mieux organisés et tous financés par des fonds publics. Dans les zones où le programme est le plus développé, on compte un club pour 2000-3000 habitants. Le ratio idéal est en fait d'un club pour 2000 habitants. Ratio idéal car il facilite l'accès aux clubs et leur permet de s'enraciner dans la culture locale.

L'approche familiale des Clubs italiens consiste à :

  • impliquer l'ensemble du cercle familial,
  • former et éduquer l'entourage sur le modèle suivant :

1. Programme de formation :

  • formation destinée à la population générale et aux professionnels de santé primaire,
  • semaine de sensibilisation destinée aux professionnels de santé communautaire,
  • stage de 2-3 jours pour les professionnels de santé communautaire,
  • stage de sensibilisation de 2 jours pour les enseignants,
  • stage de sensibilisation de 2 jours pour les centres de planning familial,

2. Programme communautaire pour les malades alcooliques et leur famille, dans le cadre des clubs locaux

3. Enseignement de l'alcoologie : une école pour 15.000-20.000 habitants :

  • quatre réunions de 2 heures pour la population générale,
  • dix réunions d'une heure pour les familles ayant un problème d'alcool,
  • une demi-journée de réunion pour les familles inscrites dans les clubs de soins.

4. Des programmes spécifiques :

  • alcool, ecstasy et jeunes,
  • alcool et femmes,
  • alcoolisme et médecine générale,
  • alcool et travail,
  • alcool et prison,
  • alcool et situations à risque.

References:

1. I. Brisby et al : Under The Influence. Coping With Parents who Drink Too Much. Alcohol Concern. 1997
2. Renseignements fournis par les membres du groupe de travail
3. Source : Else Christensen, Nordisk Alkohol & Narkotikatidskrift, vol 14, 1997



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